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La Femme, quel avenir ?

Extraits de ORGES D’AUTOMNE

SINE QUA NON

 

 

Hypertrophie d’un côté, atrophie de l’autre…

 

 

Il ne peut y avoir de progrès sans le rêve :

C’est lui le vrai moteur de toutes nos actions

Et le maître, avant Dieu, de notre évolution,

Qui fait que, tôt ou tard, notre projet s’achève.

 

Le besoin d’avancer nous fait bouillir la sève,

Il met sur un brasier notre imagination,

C’est souvent à partir de la science fiction

Que la source jaillit, que le voile se lève.

Il ne peut y avoir de progrès sans le rêve :

C’est bien lui le moteur de toutes nos actions.

 

Toute idée ne voit pas sa réalisation,

Il se peut que, parfois, la grosse bulle crève,

Celle que l’on croyait pleine d’innovation,

Sans même avoir donné l’ombre d’une invention,

Comme si le savoir voulait marquer la trêve.

Mais le progrès toujours nous vient de l’intuition,

Il se fait chaque fois précéder par le rêve.

 

Il se peut qu’une attente – interminable ou brève –

Sépare le désir de son application :

Entre Icare et Blériot, combien d’aspirations,

Combien de faux chemins, de défis qu’on relève

D’essais infructueux, d’amères déceptions

Pour qu’en fin le plus lourd que l’air dans l’air s’élève ?

Il se peut qu’un progrès suive de loin le rêve.

 

L’humanité connaît les pires afflictions

Parce que le progrès moral souvent fait grève,

Parce qu’il croit pouvoir progresser par le glaive

Alors que celui-ci n’est qu’abomination ;

‘il n’est pas teint de rose ou de bleu, notre rêve

N’engendrera jamais que folles ambitions.

 

 

 

 

 

 

 

 

l’idéale

 

En soi ou en dehors, qui sait ?

Elle a tout ce qu’il faut pour m’attirer vers elle :

Une île où le regard aime s’aventurer,

Une terre sauvage où l’on désire ancrer

Cette vie qui nous offre une saveur nouvelle

 

Elle a des yeux noyés sur la plage éternelle

D’un visage que j’ai mille fois exploré,

Des lèvres où ma yole est venue s’amarrer

Dans l’écume des nuits qui m’ourlait sa dentelle.

 

Son image est en moi, qui n’a jamais vieilli,

Et toute la douceur de ce que j’ai cueilli

En parcourant son corps au rythme de ma quête…

 

Mais plus encor la voix qui joue comme un aimant,

Ce beau reflet de l’âme où la pensée s’arrête

Pour mieux goûter l’effet de son enivrement.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

résurgence

 

 

 

Rien ne s’oublie, tout se met en veilleuse.

 

Me reviennent parfois de lointaines images,

Brusquement, sans que j’aie besoin de les prier ;

Je les croyais perdues au fond de l’encrier,

A jamais enfouies sous des tas de verbiages.

 

Elles semblent sortir carrément d’un autre âge

Et ne peuvent avec le présent s’apparier ;

Mais cela ne va pas jusqu’à me contrarier…

Je me dis « Qui s’amuse à feuiller mes pages ? »

 

C’est un débordement, mon disque dur est plein ;

Ma mémoire pourtant semble sur le déclin ;

ll faudrait mettre des dossiers à la corbeille.

 

Le temps comprime au maximum les souvenirs ;

Ils ne l’entendent pas toujours de cette oreille

Et trouvent un créneau pour mieux nous revenir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PACIFIQUES PILLARDS

 

 

 

Le monde appartient à ceux qui prennent la richesse plus qu’à ceux qui la créent.

 

 

Ils savent qu’il n’y a plus rien après la mort,

Les puissants, ces salauds qui gouvernent le monde

Et se laissent aller à des actes immondes

Pour pouvoir caresser toujours un peu plus d’or.

 

S’ils croyaient en un Dieu qui redresse les torts

Et rend justice après quatre-vingts tours de ronde,

Ils trembleraient certainement de tout leur corps

A l’idée de subir une peine profonde.

Ils pensent qu’il n’y a plus rien après la mort

Et qu’ils peuvent piller les trésors de ce monde ;

 

Ils n’ont aucun regret, pas l’ombre d’un remords

Et n’ont pas peur qu’un jour, contre eux, la terre gronde ;

Ils mettent à profit leur habile faconde

Pour berner l’ouvrier dont ils règlent le sort ;

Les puissants, ces salauds, mettent à mal le monde,

Ils pensent qu’il n’y a plus rien après la mort. 

 

 

Ils s’offrent des châteaux pour planter leur décor :

C’est pour leur bon plaisir que la terre est féconde,

Que le raisin mûrit, que la récolte abonde,

Que les jets dans le ciel alignent des records,

Que la technologie prolonge son essor ;

Ils profitent de tout, des brunes et des blondes,

Ils pensent qu’il n’y a plus rien après la mort.

 

Mais la vieillesses vient, leur empire s’effondre,

La Camarde n’a pas besoin de leur accord ;

Le vaisseau de la nuit les prend tous à son bord ;

Au dernier tribunal, ils auront à répondre,

Au cachot de l’histoire, ils iront se morfondre

Et j’espère que Dieu n’est pas tout à fait mort.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Que vienne pour vous deux mille onze

Dans la lumière et l’espoir retrouvés !

Que le bonheur s’inscrive dans le bronze

Offrant les jours dont vous avez rêvé !

 

 

 

Monnaies du pape sous la neige

 

 

 

 

 

Vœux pour 201…

 

Que vous souhaiter de bon pour la nouvelle année ?

Un ressort qui résiste à l’usure du temps,

Une santé de fer, un moral épatant

Et la maîtrise aussi de votre destinée.

Ne pas laisser croupir l’espérance fanée

Dans le vase des torts et l’eau de vos vingt ans ;

Remettre d’autres fleurs quand viendra le printemps,

L’enthousiasme assorti de forces passionnées.

C’est en vous qu’il faudra puiser toute énergie,

Ne pas attendre que tout vienne par magie

Et savoir bien piquer la couture des jours ;

Ne jamais accepter qu’une soirée soit laide,

Se souvenir que le dépit n’a qu’un remède :

C’est semer dans sa vie quelques graines d’amour !

Louis Delorme

 

Le Printemps des Poètes 2010

Quelques textes sur la Femme.

 

 

 

 

 

 

 

PARFUMS DE FEMMES

 

enchaînement 

C’est toi que j’aime et que j’adore,

Toi qui mets sens dessus dessous

Mon âme que l’amour dévore,

Mon corps sous un coup de grisou.

 

Je brûle toujours et encore,

Je veux en avoir pour mes sous ;

La raison du mal, je l’ignore

Mais j’en veux boire tout mon saoul.

 

C’est pure folie ! de mon être,

Ce n’est pas moi qui suis le maître

Mais le moyen de t’échapper ?

 

Je n’ai nulle envie de reprendre

Le destin que tu m’as chipé…

D’ailleurs, voudrais-tu me le rendre ?

 

Ton rire…Ton rire est comme une sonate

en do majeur rien que des blanches

s’ouvrant sur un soleil de juin

C’est ta bonne humeur qui les joue

c’est ta gaieté qui les fait luire

en contrepoint de nos folies

et se mirer dans nos regards

comme un écho qui se répercute sans fin

Ton rire était une fraîche cascade

qui tombait sur les bleus étoilés de nos nuits

et multipliait les reflets

les facettes

dans le secret d’un tableau de Vincent

qui faisait sourdre la lumière

et monter le flux de tes rives

Ton rire est la perfusion que mon âme

se donne encore au long des soirs d’ennui

C’est le placebo qui rayonne

et n’a besoin de rien pour opérer

pour me faire croire au possible

enfourcher l’espoir au galop

et douter seulement pour ma propre faiblesse

Ton rire sera le viatique

qui m’aidera le jour où je devrai

sur ton visage abaisser mes paupières

prendre un billet pour l’Inconnu

 

MON AMOUR

 

Jusqu’au bout du chemin, c’est toi que j’aimerai,

Quels que soient les dégâts que l’âge puisse faire,

Inexorablement, sur ta beauté première,

Aux marches de l’autel, toi que je conduirai.

 

En majeur, en mineur, en si tout comme en ré,

C’est à tes dix-sept ans que mon cœur se réfère,

Pour jouer tendrement les morceaux qu’il préfère

Et c’est sur ces airs-là qu’un jour je m’en irai.

Quels que soient les dégâts que l’âge puisse faire,

Jusqu’au bout du chemin, c’est toi que j’aimerai.

 

Quand ton rire éclatant comme un soleil s’éclaire,

C’est l’ange du désir qui devant moi paraît ;

Toujours dans ton regard, je trouverai matière

A chanter cette vie, quatre-vingt tours de terre

Et de la célébrer, raison je trouverai :

Aux portes de la mort, c’est toi que j’aimerai

Et ses porte-drapeaux ne pourront rien y faire.

 

Nous avons pris la barque à son plus proche arrêt,

Nous y sommes montés pour courir la rivière ;

A poursuivre le sens, tous deux, nous étions prêts,

A le traquer partout, l’éternité entière

Car nous pensions l’avoir sans doute à peu de frais.

Nos vies se sont tressées comme lianes de lierre,

Notre rêve était là sans qu’on lui coure après ;

Et, dès lors, c’était toi que mon âme aimerait,

Tous les mauvais penchants ne pouvant rien y faire.

 

Nous avons traversé quantité de frontières,

Par le besoin d’agir souvent accaparés,

Nous avons dû parfois renverser des barrières

Et vu, sur nos parents, tomber le couperet.

Nous avons terminé parentèle et carrière

Et le temps, peu à peu, nous a mis en retrait.

Quel que soit le destin que la vie pût nous faire,

S’il fallait repartir, c’est toi que j’aimerais.

 

 L’AUTRE TOI

 

C’est toi que je retrouve au fond de mon jardin,

De ce jardin secret qui s’ouvre sur l’aurore ;

C’est ton rire, là-bas, qui ne cesse d’éclore,

Qui cascade en roulant quelques bouffées de thym.

 

Parfois, nous nous aimons, sur le plus haut gradin,

Sous les pleurs du bouleau que le soleil picore

Et tes regards de ciel, c’est du bonheur encore

Pour mon cœur qui reprend ses airs de baladin.

 

C’est là que l’on oublie les horreurs de ce monde,

Qu’on cesse de compter les sauts de la seconde,

C’est là que je voudrais, un soir, me reposer ;

 

Tu viendrais près de moi dans un voile de brume

Et nous saurions tous deux nous métamorphoser,

Nous dissoudre à jamais dans un néant posthume.

 

 

ENTRE TOUTES 

Le jour, je ne vis que de toi,

De tes jeux, ponctués de rires,

De ta patience que j’admire,

Du plus petit geste qui soit.

 

La nuit, je rêve que ta voix

Fredonne un air qui me chavire

Et qui me tient sous son empire

Dont je subis toute la loi.

 

A mon réveil, je t’aperçois,

Dans tes lacs sombres je me mire ;

Ne plus les voir serait le pire

Des châtiments qui se conçoit.

 

Quand tu parles, je reste coi ;

Plus une feuille n’ose bruire.

Ta douceur semble l’interdire

Mais tes paroles je les bois.

 

Je suis fou, ta petite croix

Que tu portes au cou m’attire ;

La fraîcheur de ta peau m’inspire

Des caresses de bon aloi.

 

 

Tu me dis que je suis ton roi

Mais cela ne peut me suffire ;

Ton sein reste mon point de mire :

Je l’ai dévoré tant de fois.

 

Premier amour, premiers émois !

A défaut de pouvoir les dire,

J’aimerais tant te les écrire,

Maman, mon idole, ma foi !

v

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rendez-vous manqués

 

Tu m’avais donné rendez-vous

Sous les ormes de la fontaine ;

J’étais alors un peu fou-fou,

Je n’avais que seize ans à peine.

 

J’y fus plus d’une demi-heure

Avant le moment convenu ;

Comment rester dans sa demeure

Lorsque le cœur n’y tenait plus ?

 

Il bondissait à perdre haleine :

C’est l’idée de ce rendez-vous,

Sous les ormes de la fontaine,

Qui me mettait sur les genoux.

 

Tu me donnas quelques baisers

Pour me faire prendre patience ;

Je n’avais nulle connaissance :

Le reste ? je n’ai pas osé !

 

Tu m’avais donné rendez-vous

Sous les ormes de la fontaine ;

J’avais encor mes dents de loup,

Je venais d’avoir la trentaine.

 

J’étais en retard d’une plombe,

J’avais couru d’autres amours,

Apprivoisé d’autres colombes,

Mon cœur était sur le retour.

 

Il ne battait plus la chamade

A l’idée de ce rendez-vous

Pour lui, c’était la promenade,

Le désir de faire joujou.

 

Je ne t’ai vue que repartir

Et se perdre ta silhouette ;

Je venais de rater la fête,

Longtemps j’ai dû m’en repentir.

 

Tu m’as redonné rendez-vous

Sous les ormes de la fontaine ;

Je ne suis plus qu’un vieux matou,

J’ai maintenant la soixantaine.

  

Tu vois, j’arrive juste à l’heure

Mais mon cœur ne bat que pour toi ;

Je me suis défait de mes leurres,

La tendresse dort sous mon toit.

 

Viens ! c’est là-bas que je t’emmène ;

Tout ce que nous avons raté,

Il faut désormais qu’on le prenne,

Ce sera pour l’éternité.

 

Les oiseaux chanteront pour nous

Sous les ormes de la fontaine,

L’échéance est encor lointaine :

C’est notre dernier rendez-vous !

X

 

 

  

 Dans tes yeux

C’est dans les remous de tes yeux

Que se laisse prendre ma barque ;

Je me perds dans tes rêves bleus

Et ne retrouve plus mes marques.

 

Je n’arrive plus à sortir

Du tourbillon qui me fascine

Mais quel délice de périr

Au sein de tes eaux assassines !

 

Dans les fonds marins de tes yeux,

Sont des coraux, des coquillages ;

Vers ce monde silencieux,

J’ai fait mille fois le voyage.

 

Il m’est arrivé quelquefois

D’y traverser une tempête

Mais ce m’est toujours une joie

Que d’en refaire la conquête.

 

Par la lucarne de tes yeux,

Je vais chercher un autre monde,

Car, là-bas, c’est un coin des cieux

Où nous faisons tous deux la ronde.

 

Là-bas, c’est un havre de paix

Où l’on oublie toutes les guerres :

On s’y délecte, on s’y repaît

D’une bienfaisante lumière.

 

Je ne souhaite pas d’autre sort

Que de sombrer dans ta lagune :

J’y passerai toute ma mort

Et l’autre vie s’il en est une.

 

S’il me reste quelque espérance,

Quelque raison de croire en Dieu,

C’est de finir mon existence

Dans le paradis de tes yeux.

i

 

 

 mystère

 

 

La femme est le cocon où se love mon rêve :

Elle ouvre sur un monde où je me sens perdu ;

J’y retourne pourtant ; son rivage m’est dû :

Elle est comme un dessin que jamais l’on n’achève.

 

Au feu de son giron, s’élabore ma sève

J’adore son naos où mon cœur s’est rendu ;

Son beau jardin secret ne m’est pas défendu,

Là que ma source naît, que ma force s’élève.

 

C’est de son frais parfum que vient l’inspiration ;

Sa tranquille unité féconde ma passion

Qui sans elle, n’aurait qu’agitations stériles…

 

Elle est comme un miroir où je me sens plus vrai ;

Pour regagner son bord, volontiers je m’exile

Et mon ciel s’éclaircit sitôt qu’elle paraît.

 

UN FŒTUS NOIR

 

 

Ma mère est un berceau de sable

Que la vague vient caresser ;

Dans ce havre si confortable,

Je ne me sens guère pressé

 

De venir au jour exécrable

Que l’avenir va me tresser,

Sans manioc et sans eau potable,

Où l’amour ne peut exercer.

 

J’entends, là-haut, les bruits de guerre,

Les ruées, les coups de tonnerre,

C’est la terreur et le tourment !

 

Les soldats pillent le village,

Violent les filles en bas âge :

Ils vont massacrer ma maman !

 

 identité

 

 

Femme, c’est toi la plage où la mer se repose

Sur le sable qu’elle a longuement amassé,

Où se perd le soleil qui ne peut se passer

de dorer cette peau qui se métamorphose.

 

Le matin, de bonne heure, elle se teint de rose

Et capte les rayons qui viennent y danser ;

Elle brûle, à midi, les pores transpercés

par ce fou qui pianote et se croit virtuose.

 

Ton corps est cette crique où j’adore périr

Car c’est là que mon cœur angoissé peut guérir…

Tes yeux sont cette mer devenue miniature ;

 

Je la vois s’agrandir quand s’y noie mon regard,

S’ouvrir un nouveau monde exempt de pourriture,

Où vivre avec passion n’est plus un cauchemar. 

 

 

SOIF DE MOTS

l'Amazone

 

Photo d’Ellen Fernex : Reflets sur l’Amazone ( voir poème ci-après) 

 

 

 

SOIF DE MOTS

 

 

Louis Delorme a créé Soif de mots en 1999. Dix ans déjà ! Cette anthologie lui a permis de publier un grand nombre de poètes, le plus souvent des amis.

Voici la liste des différents participants à ces publications :

 

 

                                    TOME 1 : (invités.)

Silvaine ARABO, Paul BENSOUSSAN, Louis DELORME, Raymond GUILHEM, Henri HEINEMANN, Serge LARDANS, Yvette VASSEUR.

                                    TOME 2 : (invités.)

Claude ASLAN, Marie FAIVRE, Georges FRIEDENKRAFT, Francine GUréghian-Salomé, Claude Pétey, Georges SOLOVIEFF.

                                    TOME 3 : (invités.)

Vital HEURTEBIZE, Henri LACHèze, Mélanie LAFONTEYN, Nathalie LESCOP-BœSWILWALD, Roselyne ligné.

                                   TOME 4 : ( Les invités de Claude Pétey.)

Claude CAILLEAU, Jacques CANUT, Marie CHEVALLIER, Micheline DEBAILLEUL, Claude HAMELIN, Michel MARTIN.

                                      TOME 5 : (invités.)

Yves-Fred BOISSET, Jeannine DION-Guérin, Armand DO, Paule DOMENECH, Francine Guréghian-salomé, éric lemoine, thierry sajat.

                                        TOME 6 : (invités.)

Pierre OSENAT, invité d’honneur, Robert-Hugues BOULIN, Daniel Chétif, Thérèse MERCIER, Louis DELORME.

                                       TOME 7 : (invités.)

Théo CRASSAS, Jean-Pierre DESTHUILLIERS, Pierre GUérande, Jean-Charles MICHEL, Anne-Marie VERGNES.

                                        TOME 8 : (invités.)

Michèle CAUSSAT, Marcel CHINONIS, Patricia COULANGE, Jean-Paul GAVARD-PERRET, Dominique JOYE, Claude CAILLEAU.

                                      TOME 9 : (les Poètes québécois)

Michèle de LAPLANTE, Marie CÔTé, Diane DESCÔTEAUX, Louis-Marie KIMPTON, Jean-Pierre RIVEST, LA ROQUEBRUNE – Editorial de Mélanie LAFONTEYN.

                                  TOME 10 : (invités )

Gérard LEMAIRE, Maria LABEILLE, Câline HENRY-MARTIN, Gilles-éric séralini, Mélanie LAFONTEYN.

                                       TOME 11 : (invités )

Pierre Béarn, invité d’honneur, Marie-Andrée BALBASTRE, Jean-Pierre NOAILLES.

                                    TOME 12 : (Les Poètes roumains)

Mihai EMINESCU, Tudor ARGHEZI, George BACOVIA, Ion BARBU, Lucian BLAGA, Nichita STANESCU, Marin SORESCU, traduits par Constantin FROSIN

                                  TOME 13 : (les invités de Stephen BLANCHARD)

Laurent BAYART, Bernadette BEHAVA, Albertine BENEDETTO, Jean-Louis BERNARD, Denise BERNARDT, Alain BERNIER, Jean BOTQUIN, Joëlle BRETHES, Rolande CIELNY, Jean CLAVAL, Pierre COELLO, Bruno CORTOT, Jean-Claude COQUET, Chantal CROS, Jean-Noël CUénod, Ellen FERNEX, Sylvie GAND, Béatrice GAUDY, René Giovannangeli, Louis LEFEBVRE, Didier LEMAIRE, Claude LUEZIOR, Michel MARTIN, Bruno de VULPIAN, Christine ZWINGMANN.

                               TOME 14 : (invités)

Mélanie LAFONTEYN, Rolande CIELNY, Jeannine DION-guérin, Ellen FERNEX, GAM, Laura HEPP.

                              TOME 15 : (invités)

élisa AUBRY, Jean-Michel BLOCK, Ferrucio BRUGNARO, Jean-Claude COQUET, Robert LAGLASSE, Claude Méré, Jean-Paul GAVARD-PERRET, Georges SOLOVIEFF.

                            TOME 16

Jean-François BLAVIN, Gérard CAZé, Claude LUEZIOR, Claude Méré, Paul VAN MELLE.

Dessin à la plume de Nicole DURAND.

                            TOME 17

Claude Méré, Paul ATHANASE, élisa AUBRY Gérard CAZé.

Louis DELORME : Baudelaire et la Poésie

                          TOME 18

Jean-Charles MICHEL, Roland JOURDAN, Andrée SOLLIER, Yann LE PUITS

                          TOME 19

Gérard cazé, invité d’honneur, Raymond DUMARET, GAM, Brigitte de MORGAN, La poésie entre quatre murs.

                        TOME 20

Claude Pétey, invité d’honneur, Jean-Claude Coquet, Brigitte de Morgan

                     TOME 21

Georges KornHeiser, invité d’honneur, Guillaume RODIEN, Jean-Marie SOURGENS, Gérard Cazé., Jean-Claude COQUET.

                    TOME 22

Ellen FERNEX et Mélanie LAFONTEYN

                        TOME 23

                                    Constantin FROSIN, invité d’honneur, Jean-Claude COQUET

&

Voici quelques pages prises dans différents numéros :

 

 

Pierre OSENAT Pierre OSENAT Pierre OSENAT Pierre OSENAT

 

EN MER

 

Je ne rallierai plus les ports de quiétude

Où viennent s’embosser au soir les caboteurs

Pour placer en radoub leur temps de solitude

à l’abri de l’appel des phosphores chanteurs.

 

J’ai connu les oursins, les typhons de l’amour,

Les cirés hauturiers, les filles, leurs madragues,

La liturgie des focs au bastringue des jours,

Le roulis de la valse inlassable des vagues.

 

Lunaire vagabond je dormais à tribord

Et quand me réveillait le cri mélancolique

Du mansfenil porté loin des viviers du port

J’étais insoucieux de l’œil des Jamaïques.

 

J’ai vu les soirs blasés de l’adieu des mouchoirs

Sur le pont du voilier le dernier émigrant

J’écoutais les femmes brasser leur désespoir

et ce bruit éternel qu’elles font en pleurant.

 

Mais je n’ai plus d’espoirs arrimés dans la cale ;

En moi tout est regret des cargaisons du vent,

des secrets étoilés de la terre natale

Et des voyages très anciens des temps d’avant.

 

 

Pierre OSENAT Pierre OSENAT Pierre OSENAT Pierre OSENAT

 

&

 

PIERRE Béarn PIERRE Béarn PIERRE Béarn PIERRE Béarn PIERRE

 

 

A l’AUBE DES Révélations

Mon éveillée qui vient de naître à son destines-tu meurtrie de flétrissures

ou bien germant de ta blessure

as-tu connu la joie du jeu des mille mains ?

Inchangée pour les yeux tu souris à ta mèrese peut-il que je t’ai fleurie

pour les parades de la vie

et non souillée trop tôt pour des plaisirs vulgaires ?

Le remords est en moi tandis que tu t’évadesvers la conquête des envies

où l’amour est un paradis.

Notre aventure vécue n’est qu’un souvenir fade

Mais me voilà soudain libéré de la hontecar plus qu’un jeu, l’amour est une délivrance

la justification bien heureuse de la vie

 

 

PIERRE Béarn PIERRE Béarn PIERRE Béarn PIERRE Béarn PIERRE

 

 

&

Gérard Cazé Gérard Cazé Gérard Cazé Gérard Cazé Gérard

pirate d’eau douce

Je vois encor briller, comme un éclat d’hier,

Ce souvenir serti sur un chaton d’enfance.

La poule avait des dents, ce qui me rendait fier,

J’affrontais des requins pour le temps des vacances.

Dans une caisse en bois, tel un forban des mers,

Je sillonnais la cour sur des vagues de terre.

Debout, sabre à la main, je promettais l’enfer

Aux poules et canards qu’élevait ma grand-mère.

En pirate d’eau douce et pour donner l’assaut,

Je n’avais qu’un bâton, mais, une idée en tête :

Monter à l’abordage en tapant sur un seau,

Pour semer la terreur parmi les pauvres bêtes.

Au milieu des coin-coin et des cot cot codet,

Je chassais le trésor indiqué sur la carte.

Quand je l’avais trouvé, là, je m’arrêtais net

Et piratais les œufs qui promettaient des tartes.

Gérard Cazé Gérard Cazé Gérard Cazé Gérard Cazé Gérard

&

ELLEN FERNEX ELLEN FERNEX ELLEN FERNEX ELLEN FERNEX ELLEN

Amazone

Amazone, toi

dont le sang pulse la Vie

à travers le Monde ;

sang jaune, noir, rouge ou vert,

qui véhicule la Vie

dont s’abreuve le Monde.

Amazone,

je te salue,

je te vénère,

je m’incline devant toi.

Tu roules ton corps superbe,

tes flancs larges et puissants

à travers Terre et Forêt ;

tu tends tes bras innombrables

pour serrer le Monde contre ton sein ;

monde végétal, minéral, animal :

le monde de l’Indien primordial.

Tu es la Mère

dont le souffle enveloppe le Monde.

Oui, tu élabores la Vie

dans le secret de tes entrailles ;

tu submerges la Terre et la Forêt,

tu les inondes pour mieux les féconder ;

et tu propulses cette Vie

au loin, au très loin,

dans ton élan de générosité.

De ta respiration surgit la Vie,

surgit le Monde.

Ton silence ;

tes cris étranges

qui parfois déchirent ce silence ;

tes tressaillements ;

tes chuchotements impalpables ;

tes froissements furtifs

qui glissent ou qui rampent ;

tes feulements ;

tes bruits mystérieux enveloppés d’ombre,

sourds, étouffés, ou rauques, ou aigus ;

ta lumière glauque ;

ta moiteur oppressante ;

ton haleine à la fois forte et fade,

pourrie et moisie, sucrée et piquante,

et douce, et putride ;

tes architectures végétales fantasmagoriques,

débridées, hallucinantes,

cernées par tes eaux dormantes ou fuyantes

amalgame de matières indéfinissables

d’un immobilisme inquiétant,

ou d’une mouvance énigmatique.

Amazone, tu m’as envoûtée,

ensorcelée ;

par ton immensité obsédante,

par ta beauté incommensurable,

par ta magie créatrice…

Oh, ne pas te blesser !

ne pas te violer,

ne pas égorger ta forêt,

ne pas prostituer tes eaux,

ne pas braconner tes Indiens !

Ne pas saccager ton ventre fabuleux,

cet utérus, source de Vie

pour toute notre planète ….

Amazone,

je te salue,

je te vénère,

je m’incline devant toi ;

je te remercie.

ELLEN FERNEX ELLEN FERNEX ELLEN FERNEX ELLEN FERNEX ELLEN

&

Mélanie Lafonteyn Mélanie Lafonteyn Mélanie Lafonteyn

PALOMA

Elle se pose sur le rebord de la fenêtre, regarde autour d’elle, hésite, blanche, les plumes lissées, les yeux bruns tout ronds, les doigts des courtes pattes bien écartés sur la pierre de taille. La fenêtre est ouverte et la brise de vallée gonfle sans la moindre retenue le rideau de mousseline. Elle sautille sur le bureau où s’amoncellent partitions, livres, crayons et feuilles de toutes tailles, fixe un instant l’écran de l’ordinateur. Pas le moindre mot. Elle s’inquiète. Les feuillets d’une lettre datée d’un pays lointain reposent sous une agrafeuse. Elle pousse l’agrafeuse du bout de l’aile et lit. Elle se sait indiscrète, curieuse, mais assume sans remords manque de réserve et furetage. Les mots humains l’intriguent et les non-mots encore plus. Entre tous leurs mots, soupire-t-elle, il y a toujours des non-mots. Elle décide d’y remédier et, en équilibre difficile sur le bord du clavier, parvient à frapper les touches avec son bec. Sa réponse naît des déplacements de l’air, des stratus et des cumulus, des bruines, des pluies soudaines accompagnées de grêle, comme si elle oubliait que la chaleur du soleil la gâte aussi parfois. Sa lettre, sans qu’elle sache bien pourquoi, est toute nostalgique. Elle imprime et signe : paloma, plie la feuille qu’elle serre bien fort dans son bec, se glisse sous la mousseline qui flotte comme un voilier et prend son vol. Les montagnes sont hautes et les frontières hostiles. Elle arrive, plumes ébouriffées, bec glacé, épuisée, dans le jardin du destinataire de la lettre. Il aperçoit un papier plié, chiffonné et écorné, mouillé par les grains qui le mouchettent de taches, comme les larmes, accroché comme par miracle à l’épine d’un églantier. Il le déplie, et ne pouvant lire aucun mot, le regarde par transparence : il voit alors les déplacements de l’air, les stratus et les cumulus, les bruines, les pluies soudaines accompagnées de grêle. Pas le moindre indice du soleil de Magerit, ni la moindre réflexion de lumière, même tamisée. Il s’assoit sur un monticule de terre, le cœur et le cerveau remplis d’une lassitude aussi vaste que la nuit.

— Encore des non-mots, dit-il.

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Mélanie Lafonteyn Mélanie Lafonteyn Mélanie Lafonteyn

 

 

A la rentrée de septembre, je ferai un vingt-quatrième numéro.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Printemps des poètes 2009 – le rire

LE PARAPLUIE

C’est un objet des plus bizarres

Qu’on n’a jamais au bon moment,

Soit qu’on l’oublie, soit qu’on l’égare,

On ne s’en sert que rarement.

 

Les gens superstitieux vous disent

«Ne l’ouvrez pas à l’intérieur !

(Mais ce ne sont que des sottises )

Cela vous porterait malheur ! » 

 

Qu’est-ce qui vaut mieux ? une tuile

Ou tout bonnement un pépin ?

Lorsque je me promène en ville, C’est plutôt les toits que je crains.

 

Quelquefois le vent les renverse

Pour voir le dos de leur décor

Alors que redouble l’averse,

Vous cinglant de plus en plus fort.

 

Les gens rient comme des baleines

En le voyant tout retourné

Mais le vent qui n’est pas en peine

Leur en donne un coup sur le nez.

 

Certains qui passent votre porte

Aiment le voir dégouliner :

Tout ruisselant ils vous l’apportent

Espérant vous voir fulminer.

 

Il est des gens qui l’utilisent

Pour se garantir du soleil ;

Pour avoir de l’ombre à leur guise

Lorsque en plein sud ils ont sommeil.

 

La jeune femme aventurière

Qui compte revoir son amant

Le cache dans la garçonnière

Pour revenir incessamment.

 

J’en sais des bleus, des noirs, des mauves,

Certains de toutes les couleurs ;

Et ce qu’ils voient dans les alcôves

Leur fait même pousser des fleurs.

 

Je connais des malins qui l’ouvrent

Et qui s’en font un paravent ;

Au moindre signal, ils se couvrent,

Quelquefois même bien avant.

 

Certains l’avaient pour Pentecôte

Quand s’est mis à souffler l’esprit

Ce n’était pas vraiment leur faute

Leur médecin l’avait prescrit.

 

Oh ! gloire à cet objet fétiche

Que fans de l’imper dédaignaient ;

Le vrai gentleman s’en entiche

Et le suspend à son poignet.

 

Gloire aussi bien à la mégère

Qui court à la rixe avec lui,

Quand la discussion dégénère,

Quand le beau temps meurt sous la pluie.

 

Riflard, pébroque ou simple ombrelle,

D’Aurillac comme de Cherbourg,

On aime voir sous lui la belle

Qu’elle soit de nuit ou de jour.

 

Moi qui le trouve poétique,

J’aimerais pouvoir m’envoler

Avec sa coupole magique,

Aller sans fin batifoler,

 

Aller passer ma république

Sous un ciel immensément bleu

Où le soleil toujours s’applique,

Où jamais nuage ne pleut.

 

L’exposant dans une vitrine,

Ouvert largement déployé,

Comme une relique divine,

J’aurais à cœur de le choyer.

 

Louis Delorme : extrait de POUR DE RIRE

le Brontosaure éditeur.

 

à propos de cravate

à Madame Madeleine Delouf.

 

Réhabiliter la cravate,

Ce n’est pas une chose aisée :

Elle est comme un fil à la patte,

Une corde au col imposée.

 

 

Il en était pourtant de belles

Sur nos chemises empesées ;

On voyait même des dentelles

Sous de jolies têtes fraisées.

 

 

Avec son grand nœud papillon,

Le clown avait presque des ailes ;

Ses habits n’étant que haillons,

Sa cravate, on ne voyait qu’elle.

 

 

Le peintre avec sa Lavallière,

A sa toile donnant l’assaut,

En imposait à sa manière

Beaucoup plus qu’avec ses pinceaux.

 

 

Il impressionnait ses modèles,

Fragiles dans leur nudité ;

Mais le seul objet de son zèle

Par la toile était limité.

 

 

Certains ne portaient qu’une ganse

Soulignant leur physionomie ;

Plutôt noire de préférence :

était-ce par économie ?

 

 

La cravate évitait les rhumes,

Presque aussi bien qu’un cache-nez ;

L’épingle étalait la fortune

Des jeunes soupirants bien nés.

 

 

Certains messieurs pleins d’élégance

En changeaient presque tous les jours

Certains même augmentaient leur chance

De rencontrer le fol amour.

 

 

Que l’on eût un nœud simple ou double,

La cravate, chez nos consœurs,

Pouvait parfois semer le trouble

Et nous valoir quelques faveurs.

 

 

Armée de ses ciseaux terribles,

Dans son cabaret, Patachou,

La prenait aussitôt pour cible,

Ne vous laissant qu’un tour de cou.

 

 

C’est une chose qui m’épate

Et qui me donne à méditer

La cravate vient des croates…

En ont-ils, eux, jamais porté ?

 

 

Louis Delorme : extrait de POUR DE RIRE

le Brontosaure éditeur.

 

 

 

 

 

 

 

DEUX POEMES de Louis DELORME:

PRIMO RIDERE

«Le rire est le propre de l’homme

Rabelais nous l’a fort bien dit !

Moi, je peux rire en douze tomes,

Si cela n’est pas interdit.  

Rions encore et rions comme

Bossus aux foires du lendit

Qui savent bien que pour leur pomme

Ces jours-là sont le paradis.

 

Esbaudissons-nous donc, mes frères,

Car la Mort sera la dernière

à faire découvrir nos dents.

 

Comme ceux qui rient, ceux qui pleurent

Verront sonner la mauvaise heure

Et ce seront eux les perdants.

 

Louis DELORME Journal en Pointillés du 10/4/03

RIDERE et ARRIDERE…

Te souviens-tu des soirs de mai,

Quand nous avions pour point de mire

La charmille qui nous charmait

Et déliait notre délire.  

Je ne les oublierai jamais :

Cent ans ne pourraient y suffire ;

A t’éblouir, je m’escrimais

Et je riais de tes fous-rires.

 

Nous en avons bien profité

Tout un printemps, tout un été,

Le Temps nous a donné des rides…

 

Mais lorsque je ferme les yeux,

Je revois tes lèvres avides

Et leur sourire délicieux.

Louis DELORME Journal en Pointillés du 10/4/03

 

Louis Delorme : extrait de POUR DE RIRE

le Brontosaure éditeur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PREMIER ARTICLE( Vilain petit Canard N°39 Janv/fev 2001.)

PHILOSOPHE, PEUT-ON RIRE ?

Par Jean-Pierre MICHEL

Fidèle lecteur du Vilain Petit Canard lu depuis son premier numéro, j’ai été tenté après avoir constaté le ton très sérieux dans les articles de certains de vos lecteurs, de savoir si l’on pouvait rire en étant philosophe. Je m’apprêtais à exhumer quelques ouvrages poussiéreux de mon grenier pour les compulser à cet effet, lorsque j’ai été présenté à Alain Woodrow* qui venait de terminer d’écrire un livre traitant du rire, bien documenté, avec un chapitre sur les réactions des philosophes à l’endroit du rire. Bien m’en a pris. Le respect des convenances m’a incité à commencer par Platon. J’ai ainsi appris qu’il condamnait le rire violent qui provoque un bouleversement dans l’âme : « I1 est inadmissible qu’on présente des hommes respectables dominés par le rire » écrit-il dans La République. Il est évident qu’après ce constat édifiant l’on n’ose s’imaginer ce vénérable philosophe à la fin d’un banquet racontant la dernière histoire gaillarde circulant dans la Cité. Je passe aussitôt à Aristote, pas de changement. Il situe le rire parmi les choses néfastes et condamnables. « Le rire est un .défaut et une laideur » écrit-il lui aussi. Alors j’ai voulu me rapprocher de Jésus avec Épictète, lui nous dit dans son Manuel : « Ne ris pas souvent, ni de beaucoup de choses, ni sans retenue ».

Je me suis permis de gommer quelques siècles pour rejoindre Hobbes, ce n’était guère mieux : « Le rire est une triste infirmité de la nature humaine, dont toute tête pensante essayera de se libérer. »

Plus proche de nous, Bergson qualifie le rire « d’impertinent défi ».

Je venais ainsi d’apprendre que ces philosophes n’étaient pas des gens de bonne compagnie, avec qui je devrais réfléchir à deux fois avant de me décrocher la mâchoire pour une pinte de bon rire.

Aussi, je salue ces trois fins bretteurs de la plume que sont Brenifier, Magret et Ribouldingue qui, aspirant à une forme de pensée nouvelle, viennent dépoussiérer cette vieille dame qu’est la philosophie ; je les prie de m’excuser s’il leur semble voir dans mes propos un vilain jeu de mots.

Alain Woodrow nous parle aussi, pour notre plus grand plaisir, des philosophes qui se sont faits les apologistes du rire, je l’en remercie ! II ne reste plus au Vilain petit Canard, s’il le désire, de voir ouvrir un débat sur ce thème. Bien amicalement.

Jean-Pierre Michel

SECOND ARTICLE (Publié dans le Vilain petit Canard N°43 sep/oct/nov 2001)

 

sérieux, le rire ?par Louis DELORME

Votre article à propos du rire m’incite à la réflexion mais aussi à la réaction. Tous les philosophes ne sont pas ennemis du rire, dieu merci ! Peut-être faut-il regarder du côté des poètes pour se faire une opinion. Entre Rimbaud qui déclare dans Bannières de Mai (derniers Vers): Rien de rien ne m’illusionne ; / C’est rire aux parents, qu’au soleil, / Et moi je ne veux rire à rien ; / Et libre soit cette infortune. et Beaumarchais qui fait dire à Figaro : je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer, (Le Barbier de Séville Acte I scène 2) il y a sans doute toute une gamme de nuances possibles. En tout cas, le rire est un sujet qui a préoccupé l’homme depuis fort longtemps. La première manifestation du nouveau-né, sa première expression, est dans le fait de sourire aux anges. Mais me direz-vous un sous-rire n’est pas un rire. Et c’est bien vrai ! Il y a dans le rire, dans la force du rire, toute une échelle d’intensités qui changent son sens du tout au tout.

François Rabelais qui pratique une philosophie de la vie dont on reconnaît volontiers les charmes, prévient le lecteur en préambule de son Gargantua : Mieux est de ris que de larmes écrire, pour ce que rire est le propre de l’homme. Certes, le rire est une façon de prendre la vie du bon côté, qu’on se réfère à Beaumarchais ou à Rabelais, mais le rire, lorsqu’il éclate spontanément est avant tout la marque du bonheur, le plus intense étant peut-être celui qui va jusqu’aux larmes. Rire est mieux qu’expliquer quand on est certaine d’être aimée (Pierre de Mandiargues dans La Marge). Le rire de la femme est significatif. Elle rayonne quand son corps est à l’unisson de son cœur.

Cependant, la vie n’est pas toujours ce qu’on voudrait qu’elle fût et le rire, cet accompagnateur naturel des bons moments, doit être provoqué quand il a tendance a ne pas se produire. Sans devenir pour autant un rire forcé. Il faut rire avant que d’être heureux, nous conseille La Bruyère, (Chapitre Du cœur dans Les Caractères) de peur de mourir sans avoir ri. Disons plus simplement qu’il faut savoir profiter des moments de bonheur qui ne sont pas aussi nombreux. Le même La Bruyère dit à la suite : La vie est courte si elle ne mérite ce nom que lorsqu’elle est agréable, puisque si l’on cousait ensemble toutes les heures que l’on passe avec ce qui plaît, l’on ferait à peine d’un grand nombre d’années une vie de quelques mois. Et Nicolas Chanfort d’abonder dans son sens dans ses « Maximes et Pensées » : la plus perdue de toutes les journées est celle où l’on n’a pas ri.

Mais le rire est aussi moquerie. Si un homme rit c’est d’autrui ; s’il pleure, c’est sur lui-même, dit un proverbe indien. On a plaisir à mettre les rieurs de son côté. C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens, fait dire Molière à son Dorante dans la Critique de l’école des femmes (Scène VII). Le rire est refusé par beaucoup parce que considéré comme vulgaire. Tu es donc, Marquis, de ces messieurs du bel air qui ne veulent pas que le parterre ait du sens commun, et qui seraient fâchés d’avoir ri avec lui, fût-ce de la meilleure chose du monde ?Je vis l’autre jour sur le théâtre un de nos amis qui se rendit ridicule par là. Il écouta toute la pièce avec un sérieux le plus sombre du monde ; et tout ce qui égayait les autres ridait son front. C’est encore Dorante qui s’exprime, cette fois, à la scène VI. On voit que Molière répondait avec un siècle et demi d’avance aux attaques de Musset dans une Soirée perdue qui déclare à propos du Misanthrope : alors qu’on vient d’en rire on devrait en pleurer.

Alors ce n’est pas étonnant qu’on nous mettre en garde contre le rire : Le rire a quelque chose d’indécent, de choquant, pour celui qui est malheureux. Quelque chose d’exhibitionniste : Si vous voulez que je vous aime, / Ne riez pas trop haut confie Paul-Jean Toulet dans ses Contrerimes. Quand tu ris, tout le monde le remarque ; quand tu pleures personne ne le voit, (Proverbe Yiddish.) Le rire ne peut qu’exciter les convoitises, les jalousies, les pleurs ne peuvent qu’inciter à la compassion dont il faut croire qu’on est plus avare. La superstition aidant, on pense que le fait de trop rire peut être néfaste, pourrait porter la guigne. Reprenant un vieux proverbe médiéval, Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera, affirme d’entrée de jeu le Petit-Jean de Racine dans les Plaideurs (Acte I, scène 1) .C’est vrai que le rire importune, que le rire inquiète, que le rire dérange, que certains n’ont qu’un rire pincé, alors que d’autres ont un rire franc, parce que le rire nous découvre, le rire nous livre, sauf s’il s’agit d’un rire de façade. De circonstance. Le rire peut être fin ou grossier, comme le sel qui le provoque, et dans notre inconscient, il n’est jamais loin des larmes : riez mais pleurez en même temps, conseillera Lautréamont dans les Chants de Maldoror. On peut rire de toutes les manières : certains se contentent de rire sous cape, satisfaits de cette jouissance intérieure, d’autres laissent éclater leur rire et pouffent littéralement, les uns rient de bon cœur et sont très contents de le faire, celui-ci est pris d’un fou rire irrésistible, un peu différent d’un rire fou, celle-là ira jusqu’à gorge déployée, cet autre jusqu’à déboutonner son ventre, et les larmes pourront venir à ceux qui les voient faire. Cet homme peut avoir les dents blanches et cependant rire jaune, être pris d’un rictus douloureux, pour traduire son mécontentement voire son hostilité, peut-être parce qu’on lui a ri au nez. Le ricanement, lui, est ambivalent : il fait partie de ces rires sarcastiques qui trahissent la méchanceté mais on peut ricaner aussi par dépit, pour laisser paraître son malaise.

 

Ce qu’il y a de plus intéressant dans le rire c’est cette ambiguïté qui fait qu’il comporte presque toujours une part d’ombre et de lumière, une part de satisfaction et une part d’inquiétude. Le rire sert à évacuer nos peurs, nos doutes et plus encore l’absurdité du monde. Le rire est dérision : nous le savons un peu mieux depuis les surréalistes mais d’autres nous l’avaient enseigné bien avant. Cette dérision nous fait du bien, nous est parfois nécessaire pour supporter le quotidien. C’est ainsi que Béart, transformant le vieil adage, pourra dire dans sa chanson sur les Proverbes d’aujourd’hui : celui qui rit vendredi rira bien encore dimanche. Le rire c’est tout ce qu’il nous reste quand on a tout perdu.

Quand on a tout perdu… Le rire est le symbole de la Mort. Paul Valéry, dans le Cimetière marin souligne [le] crâne vide et [le] rire éternel ! C’est que le rire est inséparable des dents qui le génèrent essentiellement. Même si les rides du visage contribuent à l’accentuer, même si un certain rire transparaît dans la brillance des yeux. Un visage presque édenté peut encore exprimer un semblant de rire, un rire douloureux pour celui qui le reçoit, mais deux mandibules vides ont à jamais perdu le rire, fût-ce celui de l’éternité.

Le rire – la mort, la mort – le rire, qui mieux que Victor HUGO pouvait traduire cette tragique association ? Il l’a fait superbement dans l’Année terrible dans sa pièce intitulée

 Les Fusillés :

Nul ne bronche. On adosse à la même muraille

Le petit-fils avec l’aïeul, et l’aïeul raille,

Et l’enfant blond et frais s’écrie en riant : Feu !

 

Ce rire, ce dédain tragique est un aveu .

Gouffre de glace ! énigme où se perd le prophète !

Donc ils ne tiennent pas à la vie ; elle est faite

De façon qu’il leur est égal de s’en aller.

 

Le rire, on le voit est un élément très important et très complexe de notre psychologie, une composante plus ou moins essentielle de notre nature, il recouvre des tas de choses, quantité d’expressions, expression de la volonté ou du refus. Il s’est gonflé de connotations très variées au long de notre histoire humaine, il s’est infiniment diversifié. On ne saurait le réduire, de façon simpliste, si l’on veut comprendre l’homme dans ce qu’il a de plus subtil.

 

 

 

 

 

 

Ton rire…

Ton rire est comme une sonate

en do majeur rien que des blanches

s’ouvrant sur un soleil de juin C’est ta bonne humeur qui les joue

c’est ta gaieté qui les fait luire

en contrepoint de nos folies

et se mirer dans nos regards

comme un écho qui se répercute sans fin

Ton rire était une fraîche cascade

qui tombait sur le bleu étoilé de nos nuits

et multipliait les reflets

les facettes

dans le secret d’un tableau de Vincent

qui faisait sourdre la lumière

et monter le flux de tes rives

Ton rire est la perfusion que mon âme

se donne encore au long des soirs d’ennui

C’est le placebo qui rayonne

et n’a besoin de rien pour opérer

pour me faire croire au possible

enfourcher l’espoir au galop

et douter seulement pour ma propre faiblesse

Ton rire sera le viatique

qui m’aidera le jour où je devrai

sur ton visage abaisser mes paupières

prendre un billet pour l’Inconnu

 

Louis Delorme : Extrait d’échographismes

Le Brontosaure éditeur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A PROPOS DU RIRE – RIRE A PROPOS

Mieux est de ris que de larmes écrire

Pour ce que rire est le propre de l’hommeRabelais ( Gargantua : aux lecteurs )

Il paraît que le rire est le propre de l’homme :

Il faut rire de tout pour ne pleurer de rien ;

Depuis qu’Adam et Eve ont dévoré la pomme,

C’est encore plus vrai dans cette vie de chien.

On admire beaucoup la langue de Molière ;

Sans le rire pourtant, ça ne vaut pas un rond !

Précieuses et bourgeois ne savent pas quoi faire

Pour enjôler nos cœurs et dérider nos fronts.

Riez, si m’en croyez, n’en soyez économe,

Dites-vous que le rire est le propre de l’homme.

 

Regnard, Feydeau, Roussin, Achard ou Courteline

Faisaient sur la gaieté se lever le rideau ;

Quels ingrédients prenait leur savante cuisine

Pour nous faire en retour ce merveilleux cadeau ?

 

Les ennuis, les tracas, la bonne humeur les gomme

Car le rire est aussi la sagesse de l’homme.

Tous les siècles d’avant ont eu leurs chansonniers

Qui faisaient s’esclaffer les têtes du parterre,

Les Evrard, les Bourvil, les comiques troupiers

Ont fait se dilater les rates des mémères.

De la philanthropie, c’est ainsi qu’on le nomme !

Le rire, voyez-vous, c’est le salut de l’homme.

Louis Delorme : Extrait d’échographismes

Le Brontosaure éditeur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

* Et ça vous fait rire Kiron – Éditions du Félin

PERSPECTIVES POUR LA POESIE

Réponse de Louis Delorme à Claude Pétey, lors de la remise du Grand prix du Cerf-volant qui a eu lieu le 12 Octobre 2008 sur la péniche Daphné amarrée près de Notre-Dame de Paris.

Chères amies, chers amis, si je m’adresse à vous en ces termes, c’est que la Poésie, qui nous rassemble aujourd’hui est terre d’amitié. île d’amitié, devrais-je dire, faute de rayonner sur l’ensemble des terres de nos jours. Je veux tout d’abord remercier les membres du comité du Cerf-volant qui me décernent ce prix. Je ne citerai que ceux que je connais personnellement, sans oublier les autres : Jean Colin le président, rencontré chez notre regretté Pierre Osenat, Marie Chevallier, Henri Heinemann, Michel Martin, Thierry Sajat, que j’ai eu l’honneur de publier tous les quatre dans Soif de mots, Anne Séguret qui m’avait accueilli lors d’une soirée à Art et Humour montmartrois, Simonne JEAN, la précieuse trésorière, qui vient de temps en temps à nos réunions du Café Montmartre, le premier jeudi de chaque mois. Mes remerciements vont aussi à Claude Pétey, un ami de très longue date à qui Michel Martin vient de prêter sa voix, et à vous toutes et tous amies et amis de la Poésie.

Comment, en de telles circonstances, pourrais-je vous parler d’autre chose que d’ELLE ? La Poésie bien évidemment, celle qu’un ami trop tôt disparu, Serge Lardans, nommait sa Dame de compagnie. Cette Poésie – j’y mets forcément une majuscule – que Baudelaire opposait volontiers au pain quotidien, disant de celui-ci qu’on pouvait s’en passer durant deux jours, affirmant de celle-là qu’on ne peut jamais s’en passer. Les choses hélas ont bien changé depuis l’époque de l’auteur de l’Art romantique. La société actuelle qui privilégie le profit au détriment de toutes les autres valeurs, prive tous ses sujets – c’est elle qui me contraint à employer cette désignation – les prive de poésie. Tout cela, parce que la poésie, contrairement encore à une idée émise par Baudelaire, ne rapporte rien. Ne rapporte rien de sonnant et de trébuchant. Comme on se trompe quand on sait – et tous ici nous le savons – combien elle peut nous apporter de joies, de forces pour affronter la mauvaise face de la vie, d’enthousiasme pour en apprécier les bons côtés.

Voilà pourquoi je parlais d’île. île d’amitié – vous en êtes la preuve et ne sommes-nous pas sur une île flottante ? – qui rassemble celles et ceux qui ont quelque chose de fort, de beau, de pur, de tendre à mettre en commun, à partager, à échanger, à propager à cultiver, à transmettre aux générations futures. île de résistance dans un monde de plus en plus factice, de plus en plus mécanisé, aseptisé, robotisé.

Résistance aux modes, aux drogues de toutes sortes, chimiques bien sûr, mais aussi sonores et visuelles, qui notre jeunesse, résistance aux médias – et là, Internet peut et doit nous venir en aide en favorisant nos échanges – aux médias qui relèguent la poésie au rang de quantité négligeable. Comment ne pas saluer au passage les radios locales qui nous accueillent sur leurs antennes et toutes les associations et revues de poésie qui permettent à chacun de s’exprimer ?

J’ai parlé de générations futures. comment n’évoquerais-je pas le rôle de l’école à qui est dévolue la transmission des savoirs. Lui est aussi dévolue la transmission du goût. Ayant enseigné pendant une quarantaine d’années, j’ai pu mesurer l’importance que pouvait avoir la poésie pour les jeunes enfants. pas seulement au niveau de l’initiation à la beauté de la langue, par l’apprentissage de la récitation, mais également par l’encouragement à l’expression personnelle. J’ai eu la chance grâce à la bienveillance de mes inspecteurs et inspectrices, de pouvoir mettre la poésie en honneur dans ma classe et même d’accueillir des collègues pour leur faire partager mon expérience. Ayant quitté l’école, j’ai pu encore pendant dix ans aller dans les classes pour apporter aux enfants ces mots qui délient la langue, qui chassent peu à peu les inhibitions, qui font briller les yeux et illuminent la pensée avec de nouvelles images. Images que chacun forge dans son propre imaginaire au lieu de se les voir imposer par le choix d’un quelconque réalisateur.

Plus récemment, j’ai eu la chance d’avoir un de mes poèmes qui a fait le tour du monde et qui m’est revenu à travers les textes des enfants, d’un peu partout : des états-Unis, du Canada, de Guadeloupe, de Guinée, cette terre de souffrance, du Maroc, de Nouméa, de Belgique et bien évidemment des quatre coins de France, pas seulement d’écoles favorisées, parfois aussi de classes . C’est dire si la poésie est bien vivante, c’est dire qu’elle peut encore apporter son message de paix et d’espérance en l’homme, participer à la propagation d’un humanisme qui nous est cher.

Cette importance de la poésie, Descartes la soulignait déjà : « Il peut paraître étonnant, écrivait-il, que les pensées profondes se rencontrent plutôt dans les écrits des poètes que dans ceux des philosophes. La raison en est que les poètes ont écrit sous l’empire de l’enthousiasme et de la force de l’imagination. Il y a en nous des semences de science, comme en un silex des semences de feu ; les philosophes les extraient par les moyens de la raison, tandis que les poètes par les moyens de l’imagination, les font jaillir et davantage étinceler.» (extrait de Cogitationes privatae.) Sommes-nous certains dans ce que nous lisons, et qui nous est donné comme de la poésie, de retrouver ce qu’y voyait Descartes ? Hélas non ! Trop de modes, trop d’expériences inutiles, trop d’expressions charabiesques, pardonnez ce néologisme, ont parfois défiguré la poésie. Je voudrais citer encore Robert Kanters, dans l’une de ses préfaces, qui nous affirme ceci : « La poésie est peut-être toujours, à toutes les époques, du côté de ceux qui essaient de regarder Dieu du plus près, en même temps qu’elle est la plus douloureusement consciente du déchirement de l’homme entre sa terre et son ciel, entre ce qu’il appelle le monde où il doit vivre avec ses frères et ce qu’il pourrait appeler l’autre monde, l’ultra-monde, le sur-monde (comme dans sur-réalisme) où se satisferait son besoin d’intelligibilité.» Autrement dit la poésie nous élève jusqu’aux hautes sphères de la pensée.

Mais la poésie c’est aussi le rêve, dont Nerval nous dit, au début de son Aurélia, qu’il est une seconde vie. Il parle du rêve que l’on fait dans son sommeil. Pour ma part, j’inclinerais à penser que celui que l’on fait éveillé en est une troisième. Et quel plus merveilleux tremplin pour y parvenir que le poème ?

J’ai peut-être abusé déjà de votre patience, alors permettez-moi, pour conclure de revenir au Cerf-volant qui est un bon symbole pour la poésie. On m’objectera qu’il reste attaché par la ficelle, à celui qui le fait évoluer dans les airs. ça c’est le côté réaliste qu’il ne faut jamais perdre de vue. Mais nous avons tous connu des cerfs-volants qui s’évadent, qui rompent leurs liens avec la terre. La poésie favorise l’imagination et celle-ci le lui rend bien. Je ne terminerai pas en chansons, ces frêles immortelles célébrées par Anatole France, bien on dise qu’en France tout finit par elles, mais bien par un poème :

Le CERF-VOLANT

 

Sur une colline fleurie,

J’ai libéré mon cerf-volant :

On aurait dit un goéland

Qui fait sa première sortie !

 

Une certaine gaucherie

Faisait obstacle à son élan

Mais , son essor ensorcelant,

Favorisant la rêverie,

 

Dans ses voiles j’ai voyagé,

Niant, parce que préjugé,

Que j’avais un fil à la patte.

 

Si j’en juge par mon émoi,

Il a dû faire comme moi,

Car il s’est sauvé sans cravate !

 

Encore merci à toutes et à tous.

Florilège

Quinze poèmes pour Margot (Tous publiés dans différents recueils)

LA FORÊT (rondel)

La feuille a tapissé les bois

D’une tenture en demi-teintes ;

Partout les allées sont repeintes,

La forêt répare son toit.

 

Au sol, la brodeuse prévoit

Des anémones, des jacinthes ;

La feuille a tapissé les bois

D’une tenture en demi-teintes.

 

Les oiseaux retrouvent leur voix

Et la biche sème ses craintes ;

Çà et là de douces étreintes

Unissent des enfants de rois :

La feuille a tapissé les bois.

 

 

 

 

HIVERS D’AUTREFOIS

On aime bien ces vrais hivers

Qui déguisent le paysage

Et donnent un autre visage

Au jardin devenu désert.

 

Tout semble être mis de travers :

Ma rue ne va plus au village,

Les toits sont partis en voyage,

Le clocher même a changé d’air.

 

Je ne reconnais plus la vieille

Qui passait encore la veille

En raclant ses sabots bien las ;

 

Mais voilà le soleil qui perce :

Un clin d’œil entre deux averses

Et nous dit : « Je suis toujours là ! »

 

 

 

 

AU REVOIR

 

 

Ils sont partis les écoliers,

Ils ont quitté maître et maîtresse

Pour les rives enchanteresses

De la rivière aux peupliers.

 

 

Adieu cartables et cahiers,

Adieu la gomme vengeresse !

Ils sont partis les écoliers,

Ils ont quitté maître et maîtresse.

 

 

Le tableau noir est oublié

Et les ardoises en détresse

La craie s’ennuie, la cour paresse

Sous le tilleul ensoleillé :

Ils sont partis les écoliers !

 

EN MATERNELLE

 

 

Je me rappelle ma maîtresse

Au visage empreint de douceur :

Une sorte de grande sœur,

Aux longs bras, remplis de tendresse.

 

Elle mettait, l’enchanteresse !

Sur sa bouche en forme de cœur,

Un doigt fétiche, ensorceleur,

Qui nous pétrifiait de sagesse.

 

On avait des chants pour compter,

Des tas de gestes pour chanter :

Il fallait jouer pour apprendre.

 

Je me tenais parmi les bons ;

Pour une image ou des bonbons,

Mon âme était prête à se vendre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le centenaire

 

C’était un arbre centenaireQui ne comptait plus les années :

Il disait : «A quoi bon s’en faire,

Je suis mûr pour la cheminée !

Des feuilles, j’en ai bien trop lu,

 Que pourrais-je savoir de plus, Si je passe un printemps encore

Auprès des autres sycomores ?»

Alors il a laissé le froid

Engourdir lentement ses veines

Et mettre à vif toutes ses peines Et clouer ses branches en croix ;

Heureux d’aimer, mais las de vivre,

Pour la toute dernière fois

Il a fleuri dans le grand bois

Des milliers de perles du givre.

extrait de « Arborescences ».

 

MON ARBRE

Dans mon arbre je me sentais comme un oiseau,

Si près du ciel ; pourtant c’était un de ces saules

Dont la tête, attentive au miroir du ruisseau,

Semble ne plus pouvoir tenir sur les épaules.

 

Son ventre m’a servi d’horloge et de manteau,

Ses fourches ont porté mes nids pleins de symboles ;

De son écorce est née la proue de mon bateau,

Mes flèches et mon arc, de branches bénévoles.

 

J’ai taillé des sifflets aux elfes des étangs

Espérant qu’ils joueraient mes airs de temps en temps,

J’ai mouché les rameaux où bouillonnait la sève ;

 

De là-haut, j’ai régné sur un peuple de fleurs

Et pour mieux oublier tous mes petits malheurs,

A sa cime, j’ai bien des fois couvé le rêve.

 

 

IL SEMBLEque le poème doive descendre de son arbre,branche après branche, pour venir saluer le passant.Il se peut que le passant dialogue avec le poème, ne serait-ce que pour lui demander sa route. Il se peut alors que le poème éclaire le passant.Il se peut que des mots se sauvent, échappent à l’un comme à l’autre mais à quoi bon vouloir les rattraper.Il se peut aussi que poème et passant parlent de mille autres choses et se découvrent l’un l’autre.Il se peut enfin que le poème console le passant.Quelquefois, paraît-il, le passant finit par emporter le poème et l’arbre se retrouve seul.

NAVIGATION

Quand je m’enfonçais dans mon dictionnaire,

Je ne parvenais plus à ressortir ;

J’aurais passé des journées tout entières

A chevaucher les mots pour mon plaisir.

 

Chacun m’entraînait vers un partenaire

Dont le sens caché restait à saisir ;

Si l’un d’eux avait mauvais caractère,

Il en fallait dix pour le définir.

 

Mon livre était un parfait labyrinthe,

Je m’y perdais sans éprouver de crainte

Et j’y coulais des moments délicieux ;

 

En alternant le savoir et le rêve,

En rapprochant la terre avec les cieux…

Oh ! que l’étude alors me semblait brève !

 

MA FILIATION

Je suis fils de la rivière

Qui berça mes premiers ans ;

Je m’y revois m’amusant

A sauter de pierre en pierre.

 

J’avais des lianes de lierre

Pour m’enfuir à la Tarzan

Et tout un rouleau de Zan,

Plus mon arc et ma rapière.

 

Je pêchais sans hameçon

De chimériques poissons

Pour offrir à ma princesse :

 

Celle du château d’Arzon

Que retenait une ogresse

Là-bas, loin, vers l’horizon.

 

continuitéDans la mer de tes yeux, mon peu de ciel se mireAvant de se mêler aux plus profondes eaux ;Un reflet se fait tendre et mon regard chavire,

L’oubli taille mon âme à grands coups de ciseaux.

 

Sur la plage qui dort, où la vague soupire,

Mon rêve fait soudain s’envoler des oiseaux

Vers une île lointaine où notre temps s’étire,

Où le vent joue ses airs dans les doigts des roseaux.

 

Plus rien ne compte alors et plus rien ne nous touche

Et ma lèvre apaisée qui rencontre ta bouche

Imprime doucement la marque d’un baiser ;

 

J’aimerais voir durer sans fin cette seconde,

La voir nous amener du monde à l’autre monde,

Où l’avenir ne peut plus rien nous refuser.

 

TES YEUXC’est eux mon trou de ciel quand tout est noir sur terre,Quand il n’y a plus rien que l’on puisse espérer :Fanal bleu dans lequel flotte un peu de mystère,

Une part d’inconnu qui se laisse ignorer.

 

C’est en eux que je puis oublier ma misère,

Tous les maux quotidiens qu’il me faut endurer,

Que mon besoin de rêve ira se satisfaire,

Que je pourrai toujours rire au lieu de pleurer.

 

Ils ont, pour m’étonner, cette étrange ouverture

Où mon regard se perd dans une autre nature

Que ma curiosité se plaît à découvrir…

 

C’est là-bas que je vis, d’une douce manière

Et, sans peur du néant, je m’y laisse mourir

Lorsque, subitement, se ferment tes paupières.

 

 

Après la course…Au sommet de l’ubac, tu me prendras la mainEt nous dévalerons sur l’adret de la penteTout droit, comme des fous, sans suivre le chemin

Dont le mince lacet, jusqu’au ruisseau serpente.

 

 

Nous aurons à nouveau notre cœur de gamin,

Nos rires de vingt ans, notre allure charmante :

Moi, mes airs fanfarons, toi, tes lèvres carmin

Sous tes regards d’enfant, une femme troublante.

 

L’eau fraîche détendra nos muscles échauffés,

Mes doigts caresseront tes cheveux décoiffés

Et nous nous étendrons dans l’herbe encore vierge,

 

Apaisés par les pluies d’un soleil éclatant ;

Puis, tandis que joueront les ombres sur la berge,

Un long baiser fera s’évanouir le temps.

 

SOYONS GASTRONOMES DE LA VIELa vie comble toujours celui qui l’apprécie,Qui goûte chaque fruit que donne la saison,Qui contemple sans fin chaque péripétie

D’un jour qui va vers l’autre au bout de l’horizon.

 

Heureux celui qui voit partout la poésie

Sans devoir la chercher au sein de sa raison !

Dans la source qui naît où l’azur s’extasie

Et les coquelicots qui poussent à foison.

 

Arrêtons de chercher midi à quatorze heures,

De nous laisser berner par quantité de leurres,

Posons notre regard sur ce qui nous émeut :

 

La feuille qui s’envole et le vent qui murmure,

Tandis que dans le ciel, la terre qui se meut

Nous mène chaque nuit vers une autre aventure.

des idées et des hommesJe crie pour des idées plutôt que pour des hommesMême si je connais des hommes de valeur ;Nous avons nos défauts tous autant que nous sommes,

Je sais que quelquefois les idées ont les leurs.

 

Je suis abasourdi lorsque je vois la somme

De ce qui fut pensé sous toutes les couleurs ;

Il faudrait avoir lu quelque millions de tomes

Pour se faire une idée valable sur nos mœurs.

Même si je connais des hommes de valeur,

Je crie pour des idées plutôt que pour des hommes.

 

Mes idées ? Je les passe au crible, je les somme

De me donner toujours des marques de chaleur

Humaine, de bonté, sans cesse je les gomme

Pour que leur contenu se dise avec des fleurs.

Je crie pour des idées plutôt que pour des hommes

Mais je connais aussi des hommes de valeur.

 

Je me méfie toujours des oiseaux de malheur

Qui disent que la femme aurait croqué la pomme…

Ces idées qui sur nous répandent la terreur,

Soit de Jérusalem, de la Mecque ou de Rome,

Elles peuvent aller se faire pendre ailleurs ;

Je veux bien qu’une idée me mette un peu de baume

Mais que ma liberté conserve sa teneur !

Car j’aime les idées beaucoup moins que les hommes,

Ce sont eux les garants d’éternelles valeurs.

 

Mes frères, ce sont eux, ce sont eux que je nomme,

Lorsque ma condition me fait verser des pleurs ;

La plus savante idée ne vaut pas un atome,

Qui n’a pas cheminé sur les sentiers du cœur.

Je laisse mes idées, je me bats pour des hommes

Pour les voir partager chaque jour mon bonheur.

 

 

 

 

 

 

 

 

rencontre déterminante

 

 

J’ai croisé des tas de gens. Des gens de toutes sortes, qui ne manquaient pas d’éveiller ma curiosité. C’est Montaigne je crois qui disait qu’il est bon de limer sa cervelle à celle d’autrui. Je ne me suis jamais privé de ces enrichissements successifs. Untel m’a apporté l’amour des belles lettres, un autre a suscité chez moi l’éveil scientifique, un troisième m’a ouvert à la musique. Ce n’étaient pas forcément mes professeurs. Tout ne s’apprend pas à l’école ; ni dans les livres. J’ai rencontré aussi des gens qui me surprenaient, qui par son audace, qui par sa désinvolture, qui encore par sa circonspection, sa perspicacité. J’ai enfin rencontré quelqu’un qui m’a fait faire la connaissance de la sagesse. Parce qu’il m’a montré que seule compte la bonté.

Et c’est alors que j’ai senti que j’étais mûr. C’est là que le miracle s’est accompli. Un soir, au détour d’une rue, j’ai croisé quelqu’un que je voyais tous les jours et que je ne connaissais pas. Quelqu’un que je n’avais jamais pris la peine de bien observer, ni même de remarquer, dans le tohu-bohu du monde. Ce quelqu’un – que j’avais seulement perdu de vue dans le feu de l’action, dans le marasme du quotidien, dans les méandres de l’existence, les aléas de la destinée, les débordements de la futilité, les folles courses contre la montre de la mort – ce quelqu’un, c’était moi.

v

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

AUTRE ARTICLE SUR LE MÊME SUJET

QUEL engagement pour le poète de l’an deux mille ?

 

 

Le temps est venu où tous les poètes ont le droit et le devoir de soutenir qu’ils sont profondément enfoncés dans la vie des autres hommes, dans la vie commune. Cette parole de Paul éluard (1) nous reconnaît le droit, mais nous assigne également le devoir de nous intéresser à tout ce qui touche l’Homme. De nous mêler de tous les problèmes qui se posent à l’humanité, de nous insurger contre tout ce qui peut lui nuire, de nous mettre en travers de tout système qui pourrait remettre en cause son existence. La question qui se pose aussitôt est: faut-il le faire en poésie (j’entends dans et par le texte) ou simplement dans sa vie de poète ? Sa vie de tous les jours ? Ses prises de position à l’occasion de tel ou tel article, telle ou telle conférence telle ou telle occasion de s’exprimer ? Avec le poids de sa notoriété lorsque celle-ci est établie ?

Toutes les tours d’ivoire seront démolies, nous dit un peu plus loin le même Paul éluard. Sans doute songeait-il à Vigny en disant cela. (2)

 

L’époque d’éluard ( Poésie et vérité 1942, Au rendez-vous allemand, Les Armes de la douleur…) a été celle de l’avant-guerre, de la guerre et de l’après-guerre. L’engagement des poètes, que ce soient Aragon (Ballade de celui qui chanta dans les supplices, La Rose et le réséda, l’Affiche rouge…) Garcia Lorca, Machado, Desnos, Seghers ( qui crée la revue Poètes casqués) Max-Pol Fouchet, (qui fonde la revue Fontaine à Alger) Brecht, et tant d’autres, s’est d’abord fait contre le fascisme, contre sa montée irrésistible et ses abominations. Mais la flambée du nazisme n’a pas été la seule raison de s’engager. « On a écrit (Germaine Brée et Edouard Morot-Sir, dans un monumental ouvrage sur la Littérature française) qu’à partir de 1952, «la littérature se désengage». Il convient peut-être de dire que, dans bien des cas, on s’engage autrement. De toute façon, aurait dit Pascal, nous sommes embarqués.«  Je cite là un article de notre ami Serge Brindeau (Les Saisons du Poème N° 2 Juin 91). Il ne faudrait cependant pas croire que l’engagement des poètes ne date que de ces années noires et qu’il va cesser avec elles.

Autres temps, autres lieux, mêmes mœurs ! L’engagement des poètes n’est pas récent. On peut citer celui d’Agrippa D’Aubigné dans les Tragiques qui fustige les massacres des guerres de religion. L’auteur s’explique longuement sur les raisons de son engagement :

 

« Si quelqu’un me reprend que mes vers échauffés

Ne sont rien que de meurtre et de sang étoffés…

Je lui réponds : Ami, ces mots que tu reprends

Sont les vocables d’art de ce que j’entreprends…

Ce siècle, autre en ses mœurs, demande un autre style

Cueillons des fruits amers desquels il est fertile… »

(extrait du livre deuxième : Princes)

 

Et c’est bien vrai que les circonstances favorisent l’engagement du poète. On peut penser que dans les périodes de paix, le poète s’adonnera plus volontiers à la célébration de la nature et des travaux des champs. Je songe à Virgile et à ses Bucoliques. La pax romana dont parlera, un peu plus tard Pline le Jeune n’était pas loin d’être établie. Mais l’engagement du poète peut aussi se faire a posteriori : c’est le cas de Théodore de Banville lorsque, reprenant le thème de la Ballade des Pendus dans sa pièce « Gringoire », il trouve le joli refrain : « C’est le verger du roi Louis »; mais on est loin, ici, des accents sublimes et pathétiques de Villon qui avait certainement vu de près le gibet de Monfaucon.

On peut citer l’engagement de Ronsard dans son élégie Contre les bûcherons de la forêt de Gâtine. Cette prise de position pourrait paraître dérisoire quand on songe à la déforestation actuelle de l’Amazonie. Elle ne l’était pas du tout à l’époque de Ronsard. La construction des châteaux de la Loire a nécessité la destruction de forêts entières. Un peu plus tard, à l’époque de la marine Royale, il fallait plus de trois mille chênes pour construire un seul navire. Et Colbert a donné à Louis XIV une flotte de trois cents vaisseaux.

Celui de Victor Hugo qui, dans les Châtiments nous a laissé de belles pages et peut-être plus encore avec l’Année terrible. Plus près de nous, d’autres poètes, Maiakowski, Neruda n’ont cessé d’écrire en fonction de leur engagement. Et cet engagement fut presque toujours dicté par l’actualité.

Mais il y a engagement et engagement. Celui-ci peut être politique, religieux, philosophique ou tout simplement humaniste. Prévert s’engage fortement lorsqu’il nous montre les travers d’un monde absurde. (Dénoncé aussi par Jean L’Anselme, par Marjan, Par José Millas-Martin… qui font souvent preuve d’un humour féroce.) Brassens aussi, et avec beaucoup de force, lorsqu’il préconise de mourir pour des idées, d’accord ! mais de mort lente. C’est bien à l’Homme qu’il nous faut revenir, celui dans la vie duquel, selon éluard, les poètes doivent soutenir qu’ils sont profondément enfoncés. Pour ma part, j’inclinerais à penser que l’engagement du poète, de nos jours, doit se faire au nom des valeurs qui sont remises en cause, notre langue, par exemple, qui est souvent très mal menée. Et là, en l’occurrence, le poète défend son outil de travail.

 

Que pourrait-être encore l’engagement d’un poète dans le monde actuel ? Les bonnes causes ne manquent pas. La guerre n’a pas disparu, ni la misère. La société est de moins en moins faite pour l’Homme. Elle est très souvent conduite par quelques hommes pour leur seul profit. Par des sociétés anonymes qui dépassent, voire écrasent ceux qui les font fonctionner. Parmi les causes à défendre, l’écologie en est une magnifique. La survie de l’humanité, la sauvegarde de notre planète et des espèces, quel progrès accepter ? quelle évolution refuser ? quelles fatalités proscrire ? quelles précautions prendre dans nos avancées vers le futur ? Autant de nobles raisons qui peuvent, qui doivent susciter notre réflexion, notre prise de position, et qui sont susceptibles de nous inspirer. On peut toutefois se demander si la poésie a encore cette force de persuasion qu’elle pouvait avoir naguère. Les images de Jacques-Yves Cousteau ou de Nicolas Hulot ont un autre impact sur l’imagination qu’un simple texte, fût-il du plus grand poète vivant. Mais ce n’est pas une raison pour baisser les bras, bien au contraire.

Au début de mon propos j’ai posé la question : le poète doit-il s’engager en poésie ou dans sa vie ? Certains, et pas des moindres, l’ont fait doublement et avec quel succès ! Mais il n’est pas permis à tout le monde de trouver ce ton épique et pathétique qui fait le génie d’Agrippa d’Aubigné. D’avoir l’impact d’un Victor Hugo. La poésie ne peut pas être non plus que le porte-drapeau de nos idées morales ou philosophiques, fussent-elles les plus nobles, les plus séduisantes, les plus nécessaires au reste de l’humanité. La poésie doit garder le charme indéfinissable des mots, cette obscure clarté qui nous vient du tréfonds de l’âme, cette lumineuse rupture, si chère à Valéry. Il nous faut de nouveau confronter Vigny et éluard.Pour le premier, la poésie est inaccessible au commun des mortels :

Poésie ! ô trésor ! perle de la pensée !

Les tumultes du cœur, comme ceux de la mer,

Ne sauraient empêcher ta robe nuancée

D’amasser les couleurs qui doivent te former,

Mais, sitôt qu’il te voit briller sur un front mâle,

Troublé de ta lueur mystérieuse et pâle,

Le vulgaire effrayé commence à blasphémer.

dans la Maison du Berger, vers 134 à 140. à l’opposé, éluard nous dit, toujours dans l’évidence poétique : Depuis plus de cent ans, les poètes sont descendus des sommets sur lesquels ils se croyaient. Ils sont allés dans les rues, ils ont insulté leurs maîtres, ils n’ont plus de dieux, ils osent embrasser la beauté et l’amour sur la bouche, ils ont appris les chants de révolte de la foule malheureuse et, sans se rebuter, essaient de lui apprendre les leurs.

Peu leur importent les sarcasmes et les rires, ils y sont habitués, mais ils ont maintenant l’assurance de parler pour tous. Ils ont leur conscience pour eux.

Les deux points de vue sont-ils à tout jamais inconciliables ? La perle de Vigny, cette petite merveille conçue lentement par le cerveau, et les chants de révolte que le poète, selon éluard, essaie d’apprendre à la foule ? C’est un corps étranger qui fait que l’huître se met à sécréter la perle. Il en va de même avec la poésie. Il y a quelque chose en nous qui nous interpelle, nous chagrine, nous importune, nous tourmente, nous tracasse, nous émoustille, nous sollicite, nous excite, nous enthousiasme, nous fait rêver, nous pose problème, nous révolte, et c’est mot après mot que la perle nous vient, dans le creuset de la pensée, parce qu’il faut que ça sorte, qu’on l’expulse, avec plus ou moins de bonheur et de force. à la différence de l’huître, le poète ne peut pas garder la perle par-devers soi.

Mais c’est bien d’une impureté que naît la chose la plus pure, la plus parfaite, la plus achevée : le poème.

Louis DELORME

 

1 Dans l’évidence poétique ; conférence prononcée à Londres, le 24 juin 1936, à l’occasion de l’Exposition surréaliste, organisée par Roland Penrose. (extrait de la Pléïade : tome 1 page 513)

2 à propos de Tour d’Ivoire, il faudrait peut-être redresser une injustice : celle qui frappe Alfred de Vigny. C’est vrai qu’il s’est à deux reprises retiré du monde, écœuré. Mais quel poète plus que lui a été à l’écoute des problèmes de son temps ? (Je veux écrire pour les hommes de mon temps, avec l’esprit de mon temps et s’il se peut, au profit de mon temps. Dans Journal d’un poète) Il est le premier à récuser la vitesse. Cette dénonciation, sans doute ridicule à son époque où les chemins de fer dépassaient à peine la barre des 30 kilomètres à l’heure, prend aujourd’hui une autre signification. Il faut élargir son idée et comprendre que le poète s’interroge sur le progrès en général : on ne l’a peut-être pas fait suffisamment au nom de ce principe de précaution qui prend aujourd’hui toute son importance. Vigny est l’un des grands défenseurs de la nature : Les grands bois et les champs sont de vastes asiles (La Maison du Berger.) Notre sentiment, c’est tout de même que l’avenir lui donne un peu raison.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Centenaire

C’était un arbre centenaire

Qui ne comptait plus les années :

Il disait :  » A quoi bon s’en faire,

Je suis mûr pour la cheminée !

Des feuilles, j’en ai bien trop lu,

Que pourrais-je savoir de plus,

Si je passe un printemps encore

Auprès des autres sycomores ? »

 

Alors, il a laissé le froid

Engourdir lentement ses veines

Et mettre à vif toutes ses peines

Et clouer ses branches en croix ;

Heureux d’aimer mais las de vivre,

Pour la toute dernière fois

Il a fleuri dans le grand bois

Des milliers de perles du givre.

(extrait de Arborescences -1982)


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